Samedi 8 décembre 6 08 /12 /Déc 13:14

Aujourd’hui, j’ai définitivement renoncé.

 

Pendant longtemps, le rituel a pourtant été bien ordonné et s’est calqué sur la journée étalon que voici résumée.

Le matin, en me levant vers midi, je baisse les volets, éteins les lumières de l’appartement et allume le poste de télévision - un peu avant l’heure de ma série - afin de pouvoir me dandiner sur la musique des publicités. Ensuite, je me rends dans le coin cuisine, où je me concocte un solide petit déjeuner. J’adore ces slogans, retentissants de décibels colorés ! Bien que leur intérêt intrinsèque flirte, selon moi, avec le zéro absolu : lassants, car creux et dénués de fantaisie, ils contribuent surtout à la lobotomisation et à la corruption de la jeunesse contemporaine. D’ailleurs, si je m’approprie une marque quelconque, c’est avant tout pour la qualité de ses articles, et pas avec le statut de victime, captée à son insu par des stratégies marketing ingénieuses !

Non ; ce que j’aime avec ce fond sonore, c’est qu’il ne fait rien de moins qu’annoncer que, pour la première fois de la journée, après tant d’attente dans mon lit, je vais enfin m’amuser et me distraire. Je suis content. Alors je mange. Je mange aussi quand je suis agacé, énervé, excédé, obsédé, stupéfait, inquiet, paniqué ; avec du recul je bouffe sans arrêt, mais les aliments prennent une saveur insoupçonnée lorsque l’appétit est généré par l’euphorie.

Je place trois tranches de brioche dans le grille-pain. Trois et pas deux ! Pendant que celles-ci toastent, je me sers un grand bol de céréales avec du lait et je débouche, excusez du peu, une bouteille de Coca de deux litres. Puis, lorsque les tartines dorées à souhait – je ne les loupe jamais, expérience oblige - sont propulsées dans les airs sur commande de la minuterie, avec ce claquement sec des ressorts qui résonne de l’intérieur, je les tartine de Nutella. Ha, le Nutella ! Je révère ses protéines, glucides et lipides. Du lait pour penser et des noisettes pour entretenir son intellect. Car le cerveau trouve, dans les acides gras, de précieux alliés dans sa lutte contre le fardeau des ans. J’en ai trente-huit au compteur mais, de même que la valeur n’attend pas le nombre des années, la prévention ne se soucie pas des calendriers.

Mais je n’ai pas achevé le récit du cérémonial, excusez mes égarements… Après avoir étalé le Nutella sur les toasts, je recouvre ceux-ci de beurre de cacahuètes, de la variété intégrant des morceaux entiers. Génial : ça croque sous la dent !

Je cale le fruit de ma préparation sur un plateau repas que je pose sur la table basse, située juste devant mon superbe canapé. En général, ma montre indique 12h10 et la réclame bat son plein. C’est le moment que je choisis, par anticipation, pour amener à mes côtés le grille-pain, la confiture, ma chère pâte à tartiner, du pastis, un tube de lait concentré, une dizaine de tranches de brioches, plus du soda. De quoi tenir jusqu’à 14h.

Quand le générique que personne ne lit défile enfin, mon excitation se dope, non pas à la testo’, mais à l’avenir en injection. Eh oui ! Car une blonde pétulante présente dans la foulée un journal consacré à l’actualité people. Boustifaille et becquetance à nouveau ! Ordinairement, l’inévitable intermède commercial s’immisçant à mi-parcours me libère un créneau, que je consacre à la composition de quelques sandwiches. Mais, comme mon petit déj’ nous joue le remake moderne d’une célébration païenne en l’honneur du glucose, cette collation arbore une étiquette plus salée : jambon blanc, rosette, œufs durs réquisitionnés dans le stock que je conserve au réfrigérateur, tranches de salami danois - le meilleur, pain de mie anglais complet et, quand mes intestins disent Amène, je craque pour des lentilles cuisinées. Ca mélangé avec le jambon blanc et le saucisson, c’est exquis.

La première manipulation consiste à imbiber le moindre recoin de la tranche par la sauce qui accompagne les lentilles. Une fois cela exécuté, je dispose des rondelles de saucisson à intervalles réguliers sur le jambon - il convient d’en compter environ cinq par unité - puis je roule la tranche autour de la rosette qui, sous l’action de la gravité, convole vers le bas avec le jus utilisé comme lubrifiant. Là-dessus se greffe ma touche personnelle : je bouche l’extrémité inférieure de la roulade avec de la mie de pain, de sorte à empêcher toute perte de substance… Oh ! Capital ! Je comble abondamment, par des lentilles, l’espace du cylindre toujours exposé avec l’air libre. Un très bon plat froid, facile à cuisiner, idéal en tant qu’apéritif, alternative campagnarde au sushi et source d’une satisfaction immense quand sa dégustation se conjugue au divertissement d’une bonne émission.

Et mon canapé ! Il faut que je vous le décrive ! Tellement décati qu’on dirait un vieux sage ! Je le respecte profondément : il  s’est affaissé certes, couvert de tâches et usé j’en conviens, mais son assise permet de s’y avachir comme un bienheureux, dans une position à la limite de l’horizontale. La glissade s’opère lentement : les gros coussins déglingués s’éloignent du dossier, m’entraînant, au milieu d’un froissement de velours, dans leur migration vers le sud. Notre relation est une symbiose. Je le façonne et le salis à l’occasion, tandis que lui, enorgueilli d’un caractère qui s’affirme au gré de mes contributions, me porte avec bienveillance. Nous aboutissons, tels un couple fusionnel,  allongés par terre, nos nuques appuyées l’une contre l’autre.

La pause n’arrive qu’à 18h : je m’accorde cinq minutes aux toilettes. Puis une douche, encore que cela ne soit pas systématique. Après ces corvées, j’ai pour tradition de camper devant la télé en mangeant des beignets de foie de génisse au saindoux, ou bien je me commande des tablettes de sucre roux que je trempe dans une soupe de chocolat aux croûtons de pain perdu.

Je décrète une trêve de deux heures avant le dîner. Là, je sacrifie un plat savoyard et deux litres de vin sur l’autel de la boursouflure. Quand finalement retentit le bip-bip fatidique des minuits, je rouvre les volets, brossage de dents avant dodo… Et bis repetita le lendemain!

 

Chaque jour qu’il m’est donné de vivre ressemble à celui-ci et ma santé s’en ressent évidemment. J’ai le souffle court, la faute à l’absence d’exercice physique, et la pénombre dans laquelle je végète n’est sûrement pas étrangère à mon teint blafard. Quoi d’étonnant à ce que mon entrain ait disparu, hormis durant les quelques heures bénies que je viens de relater ? Enfin, mon rythme de vie étant incompatible avec toute forme de relation sociale, je n’ai pas d’amis avec qui converser… je ne communique pour ainsi dire plus du tout. Je ne ris guère, l’inexpressivité de mes traits témoigne de mon apathie désespérée. Pas d’animal de compagnie à choyer, pas de perroquet susceptible d’égayer mes soirées. Trois mois que l’évier n’a pas été récuré, l’aspirateur est cantonné dans le placard depuis une époque plus lointaine encore. Je me contente de placer mes sacs poubelle sur le palier ; un voisin se charge de les descendre. Mes dépenses d’énergie rivalisent avec celles d’un homme plongé dans le coma, au pire celles d’un grabataire. Apports nutritifs disproportionnés en comparaison de mes besoins physiologiques... je sens que j’emmagasine de la graisse ! J’ai  également tenté de mettre un terme à toute forme de sollicitation intellectuelle : livres, encyclopédies et magazines ont été bannis de mon appartement. Le récepteur émet de midi à minuit en continu et je passe les douze heures restantes alité, que je dorme, somnole, rêvasse, ou me tourne les pouces. Ma fainéantise lorgne l’inutile, le dispensable et le superficiel, et traque tout effort en gestation.

 

Alors comment se fait-il que je ne pèse que 60kgs pour 1m80 ? Pire, que je perde du poids régulièrement ?

                                                                                                                                                                                                           A votre avis, pourquoi est-ce ainsi? Un livre offert à celui qui a la réponse la plus débile.
Par Eric Davirage
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